Contourner les épines...

Sauvetage

Photo l'Internaute  © Christian Demussy




"(...) Nous dormîmes fort mal en songeant à cette pauvre chatte, et nous nous levâmes à cinq heures, aux premières lueurs de l'aube. L'orage s'était éloigné, mais tout ruisselait. Nous sortîmes dans la clarté froide du petit matin, et des filaments rouges apparaissaient à l'est, là où le soleil se lèverait plus tard. Nous descendîmes le coteau et pénétrâmes dans la brousse gorgée d'eau, jusqu'au tas de vieilles branches. Aucun signe de la chatte.
C'était un puits de vingt ou trente mètres de fond, d'où partaient deux galeries, l'une à trois mètres de la surface et l'autre beaucoup plus bas. Nous décidâmes que la chatte avait dû cacher ses petits dans la première galerie, qui s'étendait sur une petite dizaine de mètres en pente douce. Nous eûmes beaucoup de mal à soulever toutes ces branches alourdies par l'eau : cela nous prit longtemps. Quand la gueule béante du puits apparut, plus rien de l'ancien tracé net et carré ne subsistait. La terre s'était effondrée, entraînant des branches et des brindilles qui formaient à présent une sorte de plate-forme inégale en contrebas, à cinq mètres environ. Par-dessus s'étaient accumulés des cailloux et de la terre. Le tout formait donc une sorte de sol précaire - mais très mince :  au travers nous voyions luire l'eau de pluie tout au fond du puits. Un peu plus bas que la surface du sol, plus très loin à présent que le contour du puits s'était affaissé, à trois mètres de profondeur environ, nous distinguions l'ouverture de la galerie oblique, un trou d'environ un mètre carré. Couchés à plat ventre dans la boue rougeâtre et glissante, agrippés aux broussailles pour ne pas perdre l'équilibre, nous pouvions voir assez loin dans la galerie - à peu près deux mètres. Et là, apparaissait la tête de la chatte, à peine visible. Elle se tenait parfaitement immobile, comme plantée dans la terre rouge. Nous pensâmes que le tunnel avait dû s'effondrer, avec toute cette pluie, et qu'elle était à demi ensevelie et probablement morte. Nous l'appelâmes : un faible son rauque nous répondit, puis un autre. Elle n'était donc pas morte. Notre problème consistait maintenant à déterminer comment nous la rejoindrions. Inutile de songer à un treuil, qui risquerait à tout instant de glisser sur cette terre détrempée. Et aucun être humain ne pouvait prendre appui sur cette plate-forme précaire en branchettes et brindilles (...)
Nous fixâmes une corde à un arbre, fîmes des noeuds espacés d'un mètre chacun, et la fîmes glisser dans le trou en nous efforçant de ne pas la frotter contre les parois boueuses qui l'auraient rendue glissante. Ensuite l'un de nous descendit le long de la corde avec un panier, jusqu'au niveau de la galerie. La chatte était là, accroupie sur la terre rouge et imbibée d'eau - elle se révéla toute raidie par le froid, et trempée. A côté d'elle se trouvaient une demi-douzaine de chatons âgés d'environ une semaine, et encore aveugles. Les orages de ces deux semaines avaient fait pénétrer tant d'eau dans cette galerie que les parois et le toit s'étaient en partie effondrés; et la tanière qu'elle avait dénichée, qui lui était apparue si sèche et si sûre, s'était transformée en piège mortel. (...) Elle avait dû perdre tout espoir cette nuit-là, alors que la pluie cinglait, que la terre glissait et s'affaissait autour d'elle, et que l'eau s'engouffrait  à sa suite dans le sinistre tunnel instable. Mais elle avait nourri ses petits, ils vivaient. Ils sifflèrent et crachèrent de toutes leurs forces tandis qu'on les installait dans le panier. La chatte était trop raide et mouillée pour avoir la force de sortir seule du puits. Les chatons en colère furent hissés en premier, pendant qu'elle attendait, accroupie sur la terre mouillée. Le panier redescendit, et elle y fut installée à son tour."
(...)


Doris Lessing - Les chats en particulier - Le Livre de Poche n°6167 -

3 Commentaires 26.1.12 09:24, Commenter

"L'impromptu de l'Alma" ou "Le caméléon du berger"


Jackson Pollock

Dans cette pièce, L'impromptu de l'Alma, Ionesco se met lui-même en scène. Il tient son propre rôle d'auteur de pièces de théâtre occupé à travailler sur sa dernière oeuvre "Le caméléon du berger" lorsqu'il est interrompu dans son travail par l'irruption successive de trois énergumènes, Bartholoméus I, II et III, personnages pédants, qui vont vouloir l'instruire et lui réapprendre son métier. Suivront alors des entretiens et des situations absurdes.


IONESCO
- Excusez-moi, je... je trouve que vous vous exprimez d'une manière contradictoire. Je suis pour la contradiction, tout n'est que contradiction, pourtant un exposé systématique ne doit pas... N'est-ce pas... dans les mots, confondre les contraires...

BARTHOLOMEUS I
- Vous ne savez donc pas...

BARTHOLOMEUS II, à Batholoméus III
- Il n'a pas l'air de le savoir...

BARTHOLOMEUS III, à Bartholoméus II
- Pas l'air du tout!

BARTHOLOMEUS I, à Bartholoméus II et à Bartholoméus III
- Silence! (A Ionesco.) Vous ne savez donc pas que les contraires sont identiques? Un exemple. Lorsque je dis : une chose est vraiment vraie, cela veut dire qu'elle est faussement fausse...

BARTHOLOMEUS II
- Ou inversement : si une chose est faussement fausse, elle est aussi vraiment vraie...

IONESCO
- Je ne l'aurais jamais cru. Oh, que vous êtes savants!

BARTHOLOMEUS I
- Mais par contre, on peut dire que plus une chose est vraiment fausse, plus elle est faussement vraie; moins elle est vraiment fausse, moins elle est faussement vraie. Pour résumer : le faux vrai, c'est le vrai faux, ou le vrai vrai, c'est le faux faux. Ainsi, les contraires se rejoignent, quod erat demonstrandum.

IONESCO
- Dans ce cas, je m'excuse, je crois comprendre que le faux n'est pas le vrai, le vrai n'est pas le faux, et que les contraires s'excluent.

BARTHOLOMEUS II
- Quel insolent! Il pense... (A Bartholoméus I et à Bartholoméus III.)... Il pense comme un cochon!...

IONESCO, interloqué, après un court instant.
- Ah, si, si... je vois...

BARTHOLOMEUS II
- Que voyez-vous?

IONESCO
- Je vois... je commence à voir...euh... ce que vous dites... J'entrevois quelques ombres...

BARTHOLOMEUS III
- Il commence à avoir des lueurs...

BARTHOLOMEUS II
- Son esprit se dégèlerait-il?

IONESCO
- Attendez, je m'embrouille... le vrai c'est le vrai, le faux c'est le faux...

BARTHOLOMEUS I
- Horreur! Des tautologies! Des tautologies, tout cela! et toute tautologie est l'expression d'une erreur de pensée!

BARTHOLOMEUS II
- Evidemment, identifier une chose à elle-même est inconcevable.

BARTHOLOMEUS III, à Bartholoméus I
- Ne vous énervez pas. S'il ne comprend pas, ce n'est pas sa faute. C'est un intellectuel. Un homme de théâtre doit être bête!

BARTHOLOMEUS II
- Il n'a pas une intelligence populaire, c'est-à-dire scientifique.

BARTHOLOMEUS I, à Bartholoméus II et à Bartholoméus III
- Il a une mentalité préhistorique, c'est un pithécanthrope... (Chuchotant.) Je le soupçonne même d'être un peu platonicien

BARTHOLOMEUS III
- Oh... quelle horreur! Platonicien... quel animal est-ce?

BARTHOLOMEUS II, à l'oreille de Bartholoméus I
- Je ne pense pas. Je lui fais encore un peu confiance, malgré tout...

BARTHOLOMEUS I
- Je ne lui en fais guère, quant à moi... Ces poètes, ces auteurs, qui pondent des oeuvres comme on pond des oeufs... Il faut s'en méfier, il faut s'en méfier...

BARTHOLOMEUS III, à part
- Platonicien?... Ah, oui, c'est une volaille!

BARTHOLOMEUS II
- Pourtant, il faut les utiliser!

Les trois Bartholoméus se parlent à l'oreille.

IONESCO
- Je voudrais savoir de quoi l'on m'accuse!

BARTHOLOMEUS III, sévère.
- De pondre des oeufs!

IONESCO
- Je tâcherai de ne plus en pondre...

BARTHOLOMEUS I, après conciliabule avec Bartholoméus II, à Ionesco
- Ecoutez-nous, Ionesco. Bartholoméus (il le montre), Bartholoméus (il montre Bartholoméus II) et moi, nous vous voulons le plus grand bien... nous voulons faire quelque chose pour vous.

IONESCO
- Je vous remercie...

BARTHOLOMEUS II
- Nous voulons vous instruire.

(...)


IONESCO - Les chaises suivi de l'impromptu de l'Alma - Folio n° 401 -

1 Commentaire 21.1.12 15:00, Commenter

"Un monde sans mesures"

Une superbe exposition temporaire d'art contemporain "Un monde sans mesures" se tient depuis le 17 décembre 2011 au Palais Fesch d'Ajaccio. J'ai eu l'opportunité de m'y rendre la semaine passée, et j'y ai vécu des moments très forts, confrontée à des oeuvres intéressantes et d'une excellente qualité. J'invite tous les amateurs d'art contemporain de la région à faire le déplacement, ils découvriront ainsi des vidéos, installations, sculptures, peintures, dessins, donnant à l'art contemporain ses lettres de noblesse. La scénographie, mêlant oeuvres contemporaines et fond classique du musée, est quant à elle très bien réalisée et très astucieuse.



Untitled (série Marrakech)
Oeuvre de Jean-François Fourtou

                                                                                                                                                               
'Un monde sans mesures' musée Fesch, Ajaccio

 Ajaccio© France3 - Culturebox - Oeuvre de Christian Gonzenbach



« Un monde sans mesure » au Palais Fesch


Oeuvre de Gabriela Vanga (crédit Corse Matin)



Un monde sans mesures
Samedi 17 Décembre  - Samedi 31 Mars

« Il était une fois un musée revisité sous le prisme du rêve et des incongruités… »
Le projet de cette exposition est tiré du conte Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll. Tout comme la jeune rêveuse perdue dans son monde de divagations où les ruptures d’échelle sont monnaie courante, le visiteur est invité à se perdre dans un lieu où « les choses seraient ce qu’elles ne sont pas… » Jeux d’échelles, d’incongruités, de points de vue qui interrogent aussi bien la fiction que le réel. Les œuvres exposées se nourrissent aussi bien des contes de fées que des rêveries, peurs et fantasmes de l’enfance. Au sein de l’exposition, le spectateur devenu héros d’un récit en trois dimensions, se trouve confronté à un monde inconnu, dans lequel ses repères ont changé.Les dix-sept artistes invités investissent l’espace des expositions temporaires mais aussi la collection permanente provoquant d’intrigantes perturbations.

Artistes invités : Agnès Accorsi, Virginie Barré, Bruno Peinado, Loris Cecchini, Simone Deck r, Jeremy Dickinson, Olivier Dominici, Jean-François Fourtou, Bertrand Gadenne, Gilbert Garcin, Christian Gonzenbach, Mireille Loup, Françoise Pétrovitch, Philippe Ramette, Samuel Rousseau, Denis Savary, Gabriela Vanga.
Commissaire : Valérie Marchi, historienne de l’art et critique d’art.







Téléchargement du Dossier de Presse cliquez ici:

Légende: Ci-dessous en haut: La sieste, Philippe Ramette. Ci-dessous en bas: Tenir debout, Françoise Pétrovitch.

1 Commentaire 18.1.12 14:26, Commenter

Lectures providentielles...

Voici deux livres découverts à Sion, en Suisse, qui m'ont été prêtés pendant mon séjour et que je n'aurais jamais achetés ni lus si tous mes bagages n'avaient pas été volés le 24 décembre au matin, à Turin pendant mon voyage...
A ce propos, je dois avouer que l'on se retrouve très dépourvu, mis à nu, lorsqu'on est délesté de ses moindres effets personnels : plus de médicaments, de nécessaire de toilette, de pyjama, plus de change, plus de livres (j'avais en cours le troisième tome de Jean-Christophe de Romain Rolland, je me suis empressée de le commander sur le net, les trois autres neufs et récents, je salivais à l'idée de les lire, je vais les racheter) ... A Sion, dans une succursale Emmaüs, bien pourvue en livres, j'ai acheté cinq titres, comme pour conjurer le mauvais sort et lutter contre l'adversité... Devenir voyageur sans bagage est quand même une expérience que je ne vous souhaite pas de connaître.





Ce livre est un essai métaphysique, scientifique et plutôt complexe. Il ne fait pas partie des textes que je lis généralement.

Extrait :

"Depuis vingt ans ou quarante ou soixante, tu fais partie de tout. Ce tout qui se dilate ou se contracte ou qui monte ou descend, qui vient de quelque part et va vers autre part.
Et toi avec.
Tu y es à ta place, avec ta forme à toi, et ta fonction, que tu ignores. Tu travailles, tu dors, tu respires sans te préoccuper. Tu existes. Comme le grain de sable sur la plage.
La marée te roule et te mouille, le soleil te sèche, le vent t'emporte et te laisse tomber.
Tu tiens ta place de grain de sable. Milliards de milliards sur la grande plage.
Et toi avec.
Tu nais, tu vis, tu fais des enfants, tu travailles pour eux, pour les autres, contre les autres, contre les tiens, tu aimes, tu hais, tu te bats, tu es heureux, malheureux, tu manges, tu pleures, heureux au fond malgré tous les malheurs, sans réfléchir, le train t'emporte, tout va, tu vas, tu es assis sur une pierre de vacances ou sur ta chaise de travail...
Et tout à coup, suspendu entre le vent, la marée et le soleil, suspendu immobile abandonné tout seul, tout à coup suspendu brutalement lucide, un instant, un éclair, tu n'es plus dans le coup...
Tout à coup, tu vois le fonctionnement autour de toi. L'énorme prodigieux tourbillon qui entraîne tout et tout depuis des milliards de temps jusqu'au fond des milliards d'éternités, du fond des milliards d'espaces jusqu'au fond des milliards d'infinis.
Milliards de milliards de multiples créatures en mouvement, atomes, cellules, individus, étoiles, galaxies, univers, tout en vient et tout y va.
Et toi avec.
Où?"
(...)


René Barjavel - La faim du tigre - Folio n° 847









Quatrième de couverture :


"La main hésitante, il saisit délicatement le journal. Une rêche couverture de cuir protège une cinquantaine de pages. Cette sensation d'une présence ne le quitte plus; il croit même entendre un murmure quand il ouvre le carnet. Bien que jaunies, les feuilles sont intactes et l'encre délavée demeure lisible. En page de garde, on peut lire :

"Journal de Joshua Brown, esclave, 06.08.1849"

Ben Mclane découvre le journal d'un esclave, caché sous une latte de son parquet et vieux de 150 ans. D'étranges zones d'ombre persistent dans le récit de Joshua Brown. Ben plonge dans une période sombre de l'histoire américaine pour faire la lumière sur le passé du jeune esclave. Ce n'est qu'une fois toutes les pièces du puzzle rassemblées qu'il saisira la portée de sa découverte."


Bois d'ébène - Julie du Fay de Lavallaz - Les Editions Baudelaire

5 Commentaires 6.1.12 15:07, Commenter

Fils du brouillard




Quatrième de couverture :

Ce sont deux amis. Juifs tous les deux. L'un Grec, et l'autre Roumain. Nés à un jour d'intervalle, la même année, en 1934.
"On est de son enfance comme on est d'un pays", disait Saint-Exupéry. Mais il y a enfance et enfance. Et la trace qu'elle laisse en chacun de nous est là pour toujours.
L'un, c'est Georges Moustaki, que tout le monde connaît : un enfant d'Alexandrie, une ville heureuse de la Méditerranée, ensoleillée, insouciante, où le mot "intolérance" n'existe pas.
L'autre, c'est Siegfried Meir. Né à Francfort, où son père vivait avec sa famille. Tous arrêtés en 1941. Expédiés à Auschwitz d'abord. Puis trois ans plus tard - Siegfried était seul à ce moment-là - au camp de Mauthausen.
Ils se sont connus dans les années 1950. Puis ils se sont perdus de vue. De loin en loin, ils se retrouvaient. Un jour, Siegfried a raconté à son ami ce qu'avaient été ces années, dont il n'avait jamais parlé à personne. Et Moustaki a consigné son récit, tel qu'il l'avait entendu, sans rien y ajouter, sans rien cacher, sans faire de phrases, dans sa vérité. Dans sa vérité nue.
Et c'est un témoignage qui reste longtemps dans la mémoire.


Extraits :

"Un jour nous nous sommes dit notre âge et nous nous aperçûmes que j'avais juste un jour de plus que lui. (...)
L'amitié et la ressemblance physique faisaient de nous deux frères adoptifs. En découvrant que nos dates de naissance coïncidaient presque, nous eûmes le sentiment d'être jumeaux. Nous nous amusions à le faire croire. J'ignorais que la gémellité avait pour lui un sens très particulier...
Je devins son premier et seul ami. C'était très important pour lui. (...)
Des années après, inexplicablement, il s'est senti en veine de confidence. Il a eu envie de me parler de ce qu'il avait vécu entre sept et onze ans. J'en avais entendu des bribes. Je brûlais d'en savoir davantage, d'imaginer ce que j'aurais vécu si j'avais été son vrai jumeau, né, comme lui, à quelques milliers de kilomètres d'Alexandrie. (...)
Nous nous sommes raconté nos enfances. (...) J'ignorais que j'allais ouvrir une boîte de Pandore..." G. Moustaki


"Je ne me sens toujours pas intégré dans la vie normale. Les camps de concentration m'ont rendu prématurément blasé, m'ont fait perdre tout sentiment violent de peur,
d'amour ou de joie.
Ca m'empêche d'être sociable, de déconner, de rigoler. Je suis toujours sur mes gardes. Ca m'a filé des complexes et ça me dérange. Etre irrité par l'allemand, c'est un truc physique, incontrôlable. J'assimile inconsciemment la langue à la déportation. J'ai même essayé de me lier d'amitié avec un Allemand, sans succès. Un jour, en voiture, j'ai pris des stoppeurs. Ils parlaient l'allemand. Sous le prétexte d'avoir oublié quelque chose et de devoir retourner sur mes pas, je les ai fait descendre de voiture." S. Meir


"Je me demande pourquoi j'ai occulté tant de souvenirs concernant mes parents par exemple. Je ne me souviens d'aucune conversation que j'aurais pu avoir avec ma mère. C'est peut-être une sorte d'amnésie délibérée. Je le regrette parfois. Au même titre que je regrette de ne plus parler l'allemand. Je l'ai vidé de ma mémoire. Ca m'aurait même rendu service. dans mes activités professionnelles par exemple.
Je n'ai pas envie de me rappeler tout ça, je n'en tire aucune satisfaction d'aucune sorte. Quand on voit des gens s'entre-tuer pour un peu de bouffe, on ne peut plus croire en l'être humain. Dans les convois, j'ai vu des gens manger des cadavres, je ne sais pas avec quoi ils les découpaient. Quand tu t'en sors, tu te demandes si c'est vrai. Comme tu ne peux pas admettre que ça a existé, tu as envie d'oublier. Tu as vu Délivrance? Quand j'ai vu ce film, j'ai pensé à la réaction du type qui se fait enculer et qui, par pudeur, pour se persuader que ça n'a pas existé, demande qu'on n'en parle pas. Moi aussi j'ai honte d'avoir vécu ce que j'ai vécu.
Pourtant, j'en parle avec toi. C'est la première fois que ça m'arrive." S. Meir


"N'ayant pas vécu en Allemagne totalitaire ou dans une Europe occupée, ma vision des "cousins germains" ne peut avoir aucun rapport avec celle de Siegfried. Le judaïsme méditerranéen, solaire, épanoui, insouciant, dans lequel j'ai baigné dans mon enfance, m'a préservé aussi bien de l'antisémitisme que de toute tentation sectaire.
J'ai tenté de le convaincre de m'accompagner lors de mes concerts outre-Rhin pour qu'il se fasse - à l'instar de certains déportés - une autre opinion de sa terre natale. Il a toujours refusé. La page n'est pas tournée. Elle ne le sera jamais.
Son besoin, tardif mais irrépressible, de me raconter, de se raconter; son ardeur à m'aider dans ma recherche de témoignages et de documents, pour me permettre de mieux visualiser ce qu'il m'a confié, me fait conclure que même les rescapés des camps de la mort continuent d'être victimes de leurs bourreaux nazis." G. Moustaki


Un beau livre. Un témoignage très émouvant.


Fils du brouillard - Georges Moustaki et Siegfried Meir - Le Livre de Poche n° 15121 -


2 Commentaires 14.12.11 10:15, Commenter

Graffiti

ernestpignonernest1
Ernest Pignon-Ernest , illustration trouvée sur le net



Même si vous ne
le voyez pas d'un
bon oeil
le paysage n'est
pas laid
c'est votre oeil
qui
peut-être est mauvais.


Jacques Prévert - Grand bal du printemps - Folio n° 1075 -

2 Commentaires 11.12.11 14:26, Commenter

Dans les eaux brèves de l'aurore

image_802414





Dans les eaux brèves de l'aurore
où les nouvelles lunes et les derniers soleils

A tour de rôle
viennent se baigner

Une minute de printemps
dure souvent plus longtemps
qu'une heure de décembre
une semaine d'octobre
une année de juillet
un mois de février

Nomades de toujours et d'après et d'avant
le souvenir du coeur
et la mémoire du sang
voyagent sans papiers et sans calendriers
complétement étrangers
à la Nation du Temps.


Jacques Prévert - Grand bal du printemps - Folio n° 1075 -

5 Commentaires 8.12.11 09:32, Commenter